Aux frontières de la ville

El Alto - Bolivie

- 2019 -

 

El Alto est une ville bolivienne située en bordure de l’Altiplano et culminant à plus de 4000 mètres d’altitude. Elle n’était au départ qu’une simple extension de la capitale, La Paz. Suite à un exode rural massif majoritairement composé d’aymaras, l’un des peuples originaires des Andes, elle s’est mue en une cité tentaculaire.

Elle a été reconnue en tant que ville à part entière en 1984.

Si la Paz existe depuis le 16ème siècle, en seulement 35 ans, la population d’El Alto a augmenté au point de dépasser celle de la capitale. En perpétuelle mutation, El Alto poursuit sa croissance exponentielle de 5% par an. 

C’est à l’extrémité cette cité que mon investigation a commencé, à la lisière entre urbanisation naissante et hauts plateaux sauvages. Je me suis immergé dans le quartier de Ventilla, zone en chantier, inexistante sur les cartes.

PRÉSENTATION 

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D’emblée, j’ai été effaré par la rapidité avec laquelle l’humanité s’empare du milieu naturel. Les espaces vierges sont dérobés avec une frénétique et affolante vélocité. Ils sont inlassablement métamorphosés en immenses quartiers constitués de modestes maisons en brique et de fragiles rues en terre. Très vite, en s’enfonçant plus franchement dans El Alto, les premières voies goudronnées surgissent et serpentent dans une urbanisation se densifiant. Tout semble se transformer continuellement et anarchiquement. Mélangés aux vestiges des premières habitations, coexistent, pêle-mêle, des édifices en béton armé, des immeubles à plusieurs étages, ainsi que des « cholets », maisons vivement colorées et emblématiques d’une certaine ascension sociale. Les commerces et les marchés envahissent les espaces publics autrefois seulement balayés par les vents et la poussière. Poursuivant ce chemin m’entrainant de le centre historique de la ville, je me suis retrouvé à la frontière entre El Alto et La Paz. La densité urbaine extrême qui règne au niveau de cette délimitation est saisissante. C’est comme si El Alto se comprimait sur la capitale sans jamais pouvoir la pénétrer. Au milieu des hauts immeubles, les rues sont saturées par le trafic routier et la masse des foules. À cela s’ajoute les terminaux de bus, les stations de téléphérique, les arènes de « Lucha Libre » et les bars de nuit. Ce « tout » étouffant, compressé jusqu’à saturation, accueille de surcroît le deuxième plus grand marché d’Amérique du Sud : « la ferria 16 de Julio ». 

Seuls les bords du plateau de l’Altiplano semblent empêcher que ce bouillon de vie déborde dans la vallée, et ne dérange un ordre établi issu du temps des colonies. La ville de La Paz prend vie dans les premières pentes qui quittent la ligne de crête du plateau. Elle s’étend jusqu’au fond du canyon, mille mètres en contrebas. Au fur et à mesure que je me suis enfoncé dans les dédales des rues, ce plongeon vertigineux dans les entrailles de la capitale m’a entrainé dans un environnement d’une tout autre nature. Les vents impétueux et l’enivrante haute altitude s’effacent afin de laisser place à une atmosphère de vie plus privilégiée. Cependant, au fil de la descente, ce changement climatique m’a semblé bien anecdotique en comparaison au profond changement qui s’opère au niveau de la faune urbaine. En effet, face à El Alto dont plus de 80% des habitants se revendiquent appartenir à un des peuples originaire du pays, La Paz dénote avec une population franchement métissée et occidentalisée. Les vêtements, les coutumes et les structures sociales traditionnels s’effacent progressivement pour donner place aux aspirations d’un modèle occidental. Cette mutation s’opère progressivement jusqu’à atteindre son apogée tout au fond de la vallée, au point le plus bas de la ville, dans les quartiers de la « Zona Sur ». Là, vivent les familles les plus riches et les plus influentes de la région. Leurs dominations économiques et culturelles, dont les fondations se basent sur un passé colonial, continuent de s’exercer au travers des moeurs du capitalisme. La consommation y règne en maître. Les cultures andines, instrumentalisées, sont réduites à un simple folklore commercialisable.

 

 

Les nombreuses traversées au milieu de ce microcosme singulier m’ont permis d’éprouver les points de frictions entre les multiples appartenances sociales, ethniques et culturelles. Elles m’ont poussé sans relâche à interroger et à redéfinir ma place dans ce monde. 

La terre brute aux abords d’El Alto donne vie à de nouveaux quartiers s’accrochant à la ville. Ici, où tout est à créer, où rien n’est encore figé, où tout semble encore possible, des femmes vivent. En Bolivie, un étrange paradoxe subsiste. Alors que des lois avant-gardistes sur le genre et la parité sont établies, le taux de violence envers les femmes reste le plus élevé de l’Amérique Latine. 

Tandis que les mouvements et revendications féministes du monde entier bousculent un modèle sociétal profondément patriarcal, je me suis particulièrement intéressé à la vie de ces femmes aymaras et à leur environnement. Elle se battent, se débattent, s’adaptent dans l’obligation permanente de se construire et de se déconstruire. Et ce afin d’inventer d’autres présents et d’autres futurs. 

Cette série photographique donne à voir l’intimité quotidienne de ces femmes au cœur des frontières mouvantes d’El Alto. Elle est un soutien à leurs combats de vies tournés vers plus de dignité et de liberté.

 

Au-delà du portrait d’une zone géographique, ces images nous invitent à aborder des problématiques universelles : le rapport au collectif, le lien à la Terre, la décolonisation, la dépatriarcalisation, l’autodétermination...